Aller au contenu principal
La Bibliothèque universitaire de l’Université Cheikh Anta Diop (BUCAD) se voit encore rehaussée. Après Mme Ramatoulaye D. Pouye Diaw, M. Théophile Diouf, Mme Awa Cisé Diouf Mme Amy Sarr, c’est au tour de M. Mandiaye Ndiaye, conservateur de Bibliothèque et responsable du Service de Référence et de gestion des ressources continues à la Bibliothèque universitaire. M. Ndiaye par décret présidentiel n°2026-689 en date du 26 mars 2026, a eu l'honneur être élevé, en cette veille de fête de l'indépendance du Sénéga

Mandiaye Ndiaye: La BUCAD encore à l’honneur !

Entretien avec Mandiaye Ndiaye, Conservateur des bibliothèques à l'UCAD, publié dans L'Observateur.

Culture | L'Observateur N°6757

Sam 18 & Dim 19 Avril 2026

 MANDIAYE NDIAYE, CONSERVATEUR DES BIBLIOTHÈQUES

« La BU a incarné un véritable levier de souveraineté cognitive »

Chef du service de référence et de gestion des ressources continues de la Bibliothèque universitaire (BU) de l’Ucad, Mandiaye Ndiaye revient dans cet entretien avec L’Observateur sur les moments marquants des 60 ans de la BU. Conservateur des bibliothèques, Mandiaye Ndiaye est revenu également sur les transformations profondes auxquelles la BU s’est adaptée avec l’introduction du numérique et de l’intelligence artificielle dans les recherches documentaires.

La Bibliothèque de l’Université Cheikh Anta Diop fête ses 60 ans : quels sont, selon vous, les moments clés qui ont marqué son évolution et structuré son rôle dans l’écosystème universitaire ?

Les soixante années de la Bibliothèque universitaire (BU) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) retracent, en réalité, l'histoire même de la maturation de l’enseignement supérieur sénégalais. Au-delà de l’historique de la constitution de ses premières collections avec l’École africaine de médecine, le premier moment structurant demeure incontestablement son inauguration le 20 novembre 1965 par le Président Léopold Sédar Senghor, qui s’inscrivait dans la volonté des pouvoirs publics de doter la jeune université nationale d’un instrument documentaire capable d’accompagner l’édification d’une élite intellectuelle post-indépendance. Par la suite, son développement progressif à travers l’enrichissement continu de ses collections, la structuration de ses services techniques et la diversification de ses espaces documentaires spécialisés a renforcé son positionnement comme pilier académique central.

1978 est un marqueur, avec la nomination du premier directeur sénégalais M. Théodore Ndiaye, dans l'élan d’africanisation des cadres de l’université. Une autre étape décisive fut son projet de rénovation à la fin des années 90. Le projet d’extension abouti, le 19 novembre 2001, la bibliothèque entrait dans la modernité informationnelle avec l’automatisation des processus documentaires, l'informatisation des catalogues et l'intégration graduelle des ressources électroniques avec une capacité d’accueil accrue passant de 350 à 1 729 places et des horaires d'ouvertures amplifiés. Enfin, son évolution contemporaine varie, traduit sa capacité remarquable à se réinventer pour demeurer en phase avec les mutations de l'université et de la société de la connaissance.

Dans quelle mesure cette bibliothèque a-t-elle contribué à la construction d’une autonomie intellectuelle et documentaire au Sénégal et en Afrique ?

La contribution de la BU de Dakar à l'autonomie intellectuelle du Sénégal et de l'Afrique est profonde et multidimensionnelle. En tant qu'institution de savoir, elle a permis à plusieurs générations d'universitaires, de chercheurs, de décideurs et de professionnels d'accéder aux ressources essentielles à leur formation intellectuelle, à leur production scientifique et à leur esprit critique. Mais au-delà de cette mission classique de diffusion, elle a incarné un véritable levier de souveraineté cognitive. En centralisant, organisant, conservant et valorisant des ressources documentaires de référence, notamment sur les réalités africaines, elle a contribué à réduire la dépendance intellectuelle vis-à-vis des circuits extérieurs de production du savoir. Elle a ainsi participé à créer les conditions matérielles de l'émergence d'une pensée scientifique autonome, enracinée dans les problématiques locales mais ouverte sur l'universalité de la connaissance. Son rôle a donc dépassé la simple gestion documentaire pour toucher à la construction même de la capacité africaine à penser, produire et transmettre son propre savoir.

 

Face à la massification des étudiants et aux contraintes de ressources, comment la bibliothèque a-t-elle réussi à préserver sa mission académique et scientifique ?

La massification de l'enseignement supérieur a constitué un défi majeur pour toutes les bibliothèques universitaires africaines, et celle de l’Ucad n’y a pas échappé. Toutefois, malgré la pression démographique croissante, la diversification des besoins informationnels et les contraintes budgétaires, elle a su préserver sa vocation académique grâce à une résilience organisationnelle remarquable. Cette résilience s’est traduite par une adaptation continue de ses modes de gestion, une rationalisation de l’exploitation de ses ressources, une modernisation progressive de ses services et une diversification de ses outils d'accès à l'information.

En 1890, en Angleterre, Melvil Dewey formulait une intuition devenue fondatrice pour les sciences de l'information et les bibliothèques modernes : « Avec les bibliothécaires-documentalistes pour conseiller et guider les lecteurs, avec des catalogues et des index très améliorés, il est tout à fait possible de faire d'une grande bibliothèque une université sans professeur. » Cette affirmation, audacieuse pour son époque, met en lumière une idée essentielle : la bibliothèque n’est pas un simple espace de conservation des livres, mais un dispositif intellectuel capable d'organiser, de structurer et de transmettre le savoir de manière autonome. Elle devient ainsi un lieu où l'accès organisé à l'information peut soutenir, voire compléter, le rôle traditionnel de l'enseignement.

La bibliothèque universitaire constitue un espace central de vie académique, un carrefour où se rencontrent les savoirs, les disciplines et les générations. Elle est une véritable source à partir de laquelle les acteurs de la communauté universitaire puisent les ressources nécessaires à la production scientifique. Elle irrigue ainsi l'ensemble du champ universitaire, tout en mettant en relation la production locale avec les dynamiques de la communauté scientifique internationale. Aujourd'hui, cette fonction s'est considérablement élargie avec la transformation numérique des bibliothèques. Au-delà des acquisitions classiques d’ouvrages et de revues, nous avons mis en place des dépôts institutionnels qui jouent un rôle stratégique dans la conservation et la valorisation de la production scientifique de notre université. Ces dispositifs permettent de capitaliser, centraliser et diffuser l’ensemble des travaux réalisés par les chercheurs : articles, thèses, mémoires et autres productions académiques. Par ailleurs, nous avons intégré des bibliothèques numériques donnant accès à plusieurs millions d'articles scientifiques issus de bases de données internationales. Cette ouverture renforce l'accès au savoir à grande échelle et inscrit l’université dans un réseau mondial de circulation des connaissances. Elle transforme profondément les pratiques de recherche, en offrant une disponibilité quasi immédiate et continue de l’information scientifique. Ainsi, la bibliothèque universitaire contemporaine se situe au croisement du local et du global, du patrimoine et de l’innovation, de la conservation et de la production du savoir.

La transition vers le numérique a profondément transformé l'accès au savoir ; observe-t-on aujourd'hui un recul du document physique au profit des ressources digitales ?

La transition numérique a indéniablement transformé les pratiques informationnelles contemporaines en redéfinissant les modalités d’accès, de consultation et de circulation du savoir. Les ressources numériques se sont imposées comme des outils incontournables de rapidité, de mobilité et d'instantanéité dans l'environnement académique moderne. Le numérique introduit ainsi de nouvelles formes de médiation, mais ne transforme pas les fondamentaux du métier qui consiste à sélectionner, valider et mettre à la disposition des utilisateurs l’information pertinente. Cependant, il serait prématuré d'interpréter cette évolution comme une disparition programmée du document physique. Nous assistons davantage à une recomposition des usages qu’à un effacement total des supports traditionnels. Le document imprimé conserve toute sa valeur dans plusieurs domaines, notamment pour les besoins de lecture soutenue, de conservation patrimoniale, de consultation spécialisée et de rapport matériel au texte. L'enjeu actuel n'est donc pas de substituer un support à un autre, mais de construire un équilibre harmonieux entre héritage documentaire classique et innovation numérique.

*Avec l’émergence de l'intelligence artificielle, le rôle des bibliothèques universitaires est-il appelé à être redéfini, notamment dans la validation et l’organisation des connaissances ? *

L’émergence de l’intelligence artificielle ouvre une nouvelle ère informationnelle qui redéfinit profondément la place des bibliothèques universitaires. Face à la surabondance informationnelle, à la prolifération algorithmique des contenus et aux défis de fiabilité des connaissances générées, les bibliothèques deviennent plus que jamais des institutions de régulation intellectuelle. Leur rôle ne se limitera plus à collecter et diffuser des ressources, mais consistera davantage à structurer l'écosystème informationnel, garantir la qualité scientifique des contenus, accompagner la validation critique des sources et développer la culture de l’information des usagers. Dans ce nouveau paradigme, le bibliothécaire apparaît comme un médiateur stratégique entre information brute, intelligence artificielle et savoir valider, avec une responsabilité accrue dans la gouvernance éthique, intellectuelle et méthodologique de l'information.

*Quel modèle de bibliothèque universitaire faudrait-il envisager pour les prochaines décennies afin de répondre aux enjeux africains en matière de recherche, d’innovation et de souveraineté du savoir ? *

Le modèle de bibliothèque universitaire à envisager pour l’avenir africain doit dépasser la conception traditionnelle du dépôt documentaire pour devenir une véritable plateforme stratégique de production, de médiation et de souveraineté du savoir. Il s’agira d’une bibliothèque intelligente, interconnectée, technologiquement avancée et profondément intégrée à l’écosystème de recherche et d’innovation. Une bibliothèque qui ne se contente plus d’accompagner la recherche, mais qui en devient un acteur structurant. La bibliothèque universitaire modèle devra être capable de soutenir la science ouverte, de favoriser la valorisation des productions scientifiques africaines, de préserver durablement la mémoire académique continentale et de développer des outils de diffusion adaptés aux réalités numériques contemporaines. Plus fondamentalement encore, elle devra contribuer à bâtir une souveraineté documentaire africaine. Une bibliothèque profondément africaine moderne, tournée vers l’avenir mais aussi enracinée dans nos valeurs et nos savoirs endogènes. La bibliothèque doit aussi être un espace de co-création où on invente et produit de la science.

*FALLOU FAYE*

*www.gfm.sn*

Contacts

Bibliothèque Universitaire